Accueil  >  Luttes

"Identité Nationale", vue par Samira El Ayachi

L'écrivaine Samira El Ayachi ("Mademoiselle S.") est en ce moment à Tanger, d'où elle a eu "vent des débats sur l'identité nationale". Pour faire passer son "mal au ventre", elle nous a écrit ce texte en 2 parties. Juste pour Fumigène. D'autres textes viendront, sur le même thème, par la suite, sur notre site, pendant que "67% des Français pensent que ce débat ne sert qu'à mobiliser l'électorat de Droite en vue des régionales de 2010" (sondage BVA).



"Identité Nationale", vue par Samira El Ayachi
1/2 : La Carte d'identité Périmée
Je me revois en 1996. Je marche dans les baskets de Kafka, en héritière urbaine, direction la mairie, y faire ma nationalité. Madame m'y explique qu'il va s'agir de manifester ma volonté de devenir française et qu'un autre décidera si je peux en être. Aussi, tout ce qu'il y a de barbare (de berbère) en moi sera rasé, à part l'héritage sonore induit par ma civilité mais voici les documents pour franciser vos nom et prénom. D'accord Madame. Il faut fournir mille et une pièces, parmi lesquelles, une rareté. Une lettre de motivation adressée à monsieur le Président de la République Française. Et me voilà bien embêtée devant ma feuille blanche. Quelles raisons puis-je bien invoquer ? La carte d'identité, ce n'est pas moi qui l'aie inventée. Si je la demande, c'est parce qu'on doit toujours être prêt à la déclamer. Conformément à la loi française elle-même. Et que pouvais-je bien écrire à part : Cher Président, je suis ce que je suis. Enfant, née ici et tout cela, je ne l'ai pas fait exprès, je n'ai rien demandé, mais, Président, n'est ce pas toi qui détiens la réponse, puisque c'est toi qui as fait appel aux bras de Papa pour l'Histoire de la France ? Ainsi, l'administration française m'a inspirée mes premières tchatches, (attestant sur l'honneur que je voulais être prof - ce qui est mon pire cauchemar - et que pour être prof, et en particulier de français, mieux valait-il - pour raisons d'accents - être française).
Que se passe-t-il quelques années plus tard ? C'est acquis, démontré. Je suis en effet une citoyenne, qui vote, qui bouge, qui milite, qui soutient, qui paie ses impôts, qui lutte, qui fait la fête, qui fait des fautes, qui transgresse, qui se sent souvent impuissante face aux puissants et à la bêtise et qui est devenue écrivante française issue de la diversité de la main d'œuvre étrangère. Et un jour, ressurgit le traumatisme. On marche, Kafka et moi, vers la Marianne, et c'est là qu'on se prend un bus dans la figure, violent. Bonjour madame, pourriez-vous nous donner la liste des documents à fournir pour renouveler la C.I.N ?, la dame à lunettes, sans voile sur la tête, nous explique qu'il faut revenir avec tout ça. Et elle ajoute, à mon égard, en supposant que je suis bien celle qu'elle croit que je suis, que pour moi, visiblement née de parents étrangers, il faut joindre le Certificat de Nationalité Française. Transmis dix ans plus tôt, dans une autre vie, un autre espace. Evidemment disparu car le temps mange le papier, et surtout ceux qui ne servent à rien. Je lui tends donc ma carte d'identité périmée (heureusement pas perdue) qui atteste bien que je suis française, née en France, et ce papier dont elle me parle, je ne sais pas bien à quoi il peut servir. C'est catégorique, il lui faut le certificat de nationalité française. Un point c'est tout. Je lui tends mon passeport biométrique. Elle me fait de même remarquer que ce document ne prouve en rien qu'il m’ait bien été donné un jour la nationalité française. Maintenant, c'est strict, ajoute-t-elle, victime de la mode. Et de me réciter, moutonne, l'absurdité tautologique selon laquelle je ne pourrais renouveler mon identité, à moins de présenter le feuillet égaré, ce qui me coûterait un second passage par le tribunal du coin, après avoir explicité (par écrit) de comment je n'avais pas trace d'un papier concédé dix ans plus tôt, dont la valeur républicaine était supérieure à la carte d'identité française quand bien même elle n'avait aucun effet sur la vie ordinaire, et de justifier de pourquoi je l'avais perdue ; sauf que je n'en savais fichtrement rien, puisque c'était dans une autre vie et qu'entre temps, j'ai eu autre chose à faire et notamment construire ma propre identité à la croisée de toutes les autres. Il me fallait donc à nouveau justifier, expliquer, m'excuser, dupliquer sur le comptoir ma vie à l’infini.
Avec Kafka, dans le bistrot d’en face, aux cotés de poireaux qui crachent haut et fort sur l'égalité et la fraternité et qui s'en foutent, ils n'auront pas à passer le test à la préfecture, on a bu tout le café qui coulait noir, en se rongeant les ongles des cinq doigts de la main de Fatma. Cette main qui a donné tout à l'écriture de la langue française. Cette ingrate. Qui me demande aujourd'hui de prouver qu'on a bien voulu me donner mon identité (car je n'en avais pas), après avoir dû expliquer pourquoi je voulais son identité à elle (et pas la mienne). Qui s'entête à ne pas vouloir admettre que je suis la France, et ce depuis belle lurette.
Au bout du quinzième cawa serré, Kafka se rentre chez lui, stupéfait. Et moi je prépare mon départ pour Tanger. Ma chère amie Farida me rappelle d'emporter mes papiers marocains – car au bled, vlà autre chose, je suis automatique une M.R.E (Marocaine Résidant à l'Etranger). Aussi, je les glisse dans mon sac furtivement et me sauve à l'aéroport. Après trois heures, entre les cieux, et sous nos pieds, les deux eaux, un vol au dessus du détroit de Gibraltar, mes mots se posent au cœur de deux mondes, de mes deux pays, j'entre dans le ventre de Tanger, et dans ce pays, où comme partout on est accueilli en premier lieu par le contrôle, je tends mon passeport au moustachu. Lequel tonne sans me regarder Ahtini La carte nationale dialek. Et là, je ne savais pas s'il parlait de la française ou de la marocaine, moi, même, je ne savais plus où je me situais par rapport à ces deux là, je ne savais pas en quelle langue lui dire que de toutes façons elles étaient périmées. La carte nationale maghrebia. (Notons que le terme est important, dans le langage courant, ici on évoque non pas la carte de l'identité, mais la carte de la nationalité). Je m'exécute. Il la saisit de ses deux mains, annote les chiffres arabes qui y figurent et me la tend après avoir effectué son protocole administratif me permettant d'entrer au Maroc en tant que marocaine : Mahlich, bienvenue lala. Je la reprends, confuse. Celle que j'avais glissée dans mon sac, sans même la regarder. Sur la photo, c'est bien moi. J'ai 12 ans et pourtant, c'est toujours moi. A l'époque ma profession est "collégien", ce que j'ai effectivement été, et je suis bien née quelque part mais nul ne me demande ni l'heure, ni la ville, ni le pays de naissance. Ma carte est périmée depuis la nuit des temps. Mais je suis marocaine à ses yeux. Et je n'ai pas à le prouver. Juste le vouloir très fort. Il me tend le tapis à roulettes pour que j'y glisse mon bagage et me souhaite la bienvenue dans mon pays tout court.


"Identité Nationale", vue par Samira El Ayachi
2/2 : Un appel à la France depuis Tanger.
Cet après midi, dans le taxi qui roule vers la place du Grand Socco à Tanger, le chauffeur marocain me fait la conversation dans toutes les langues. Je vis la réalité de Tanger, qui assume toutes les couleurs de son histoire internationale. Et je me rends compte combien mon périple avec l'administration française était depuis le départ mal barré. Alors que je manifestais ma volonté d'obtenir la nationalité française, l'autre gourde m'attribua l'identité française. Et quel malentendu ! Car combien ai-je dû courir derrière elle pour tenter de coller mon corps, mes mots tout à elle, d'être autant que je puisse à l'image de ses rêves (enfin de ceux de ces ennuyés qui vivent dans une autre sphère que notre contemporanéité). Mais en vain car au final, je suis ce que je suis, la somme de toutes mes identités en devenir. Un esprit malin et moqueur me souffle que la carte d'identité française n'est pas obligatoire. Tiens donc, pourquoi donc sommes-nous fous de vouloir épouser un papier ? Dans notre imaginaire, posséder la C.I.N, c'est posséder un bout de la puissance de la France, un bout de son arrogance, à défaut de ses valeurs lumineuses. C'est alors que je comprends que la seule raison qui m'a poussée à la désirer bien rangée dans mon portefeuille et la renouveler, c'est qu'elle me repoussait. C'est ce qui s'appelle, vulgairement, la faire à l'envers. L'identité française, on ne l'a pas. On l'est. Et je me prends à regretter, jeune amoureuse des livres et de la pensée éclairée, un autodafé imaginaire et résistant, sans feu, et folle que je suis, je veux lancer un appel à tous les français, contre ceux-là qui ont assiégé le cœur de la France qu'on aime, qu'on a construit tous ensemble de nos différences mêlées sans les attendre. Un gag contre cette poignée d'administrateurs qui doivent bien inventer des tas de mouvements pour que les gens apeurés circulent dans les dédales de la bureaucratie (sinon, il faudrait bien se mettre à travailler dans le bon sens, celui de la France non pas de demain, mais de la France qui est déjà haut projetée depuis le lointain, avec et par ses enfants devenus grands). En l’air, accrochées à des ballons de toutes les couleurs, nos asservissantes cartes d’une certaine Identité Française. C'est elle qui est périmée.


Dimanche 15 Novembre 2009
Samira El Ayachi (écrivaine)







Inscription à la newsletter
 

Recherche Archive